Kangura No. 2

Les Refugies Rwandaises Luttent Pour Un Retour Massif Au Pays

Gilles Toupin

Le drame des exilés politique du Rwanda est l’une de ces tragédies humaines qui font rarement les manchettes des journaux. Qui en effet s’intéresse aux plus vieux, aux plus nombreux et aux plus oubliés réfugiés d’Afrique ? Pour les opposants en exil, ces déracinés sont au nombre de deux millions. Pour le Gouvernement de Kigali, ce chiffre est largement exagéré.

Problème rébarbatif et marginal en regard des grandes questions internationales de l’heure, problème qui au surplus s’éternise ( 30 années ), rien dans la complexité régionale de ce petit coin d’Afrique n’a de quoi attirer l’attention de l’Occident.

Pourtant, Pour M. Claude Rukeba, Rwandais réfugié à Montréal depuis trois ans, licencié en criminologie de l’université d’Oslo, la lutte pour le droit des exilés rwandais au retour est l’affaire de toute une vie.

A la fin de l’année dernière, il s’est rendu au Kenya afin d’enterrer son père, M. François Rukeba, alors chef du parti de l’Union Nationale Rwandaise en exil

( U.N.A.R., interdit depuis 1964 ). Claude Rukeba assure en quelque sorte l’interim de la direction du parti avant les élections à la direction de ce parti qui auront lieu cette année. C’est à ce titre qu’il a été appelé à temoigner, en février dernier, à la Commission des droits de l’homme à Genève sur la question des réfugiés rwandais.

« Ce que nous demandons au Gouvernement rwandais, de dire M. Rukeba, c’est la reconnaissance de notre parti politique et une table ronde avec l’actuel Gouvernement du président Juvénal Habyarimana sur une réconciliation nationale et le retour des réfugiés. Nous souhaitons également le retour du roi ( Kigeli Ndahindurwa V ). Exilé à Nairobi, et la tenue d’un référendum sur la monarchie. L’U.N.A.R. croit fermement que le roi doit être au-dessus de toute partisanerie politique. »

La diaspora rwandaise, selon M. Rukeba, est réfugiée au Kenya, au Burundi voisin, en Tanzanie et au Zaïre. Une centaine de Rwandais vivent au Québec dont environ cinquante à Montréal.

Le Rwanda jouit d’un régime présidentiel mais la vie politique dans le pays est réduite à la loi du parti unique, le Mouvement national révolutionnaire pour le développement ( M.R.N.D.). Le chef de l’Etat, le Général Major Juvénal Habyarimana, qui a accédé à son poste lors du coup d’Etat de 1973, a été réélu pour une troisième fois consécutive le 19 décembre 1988 avec 99,98 pour cent des suffrages exprimés.

Comme au Burundi voisin, un cycle de violence inter-ethnique a marqué l’histoire du pays. Gouverné depuis XV siècle par des « monarchies sacrées », issues d’un groupe bien déterminé de princes du sang, les bahindiro, un roi, le mwami exerce l’essentiel du pouvoir. La caste royale est issue de l’ethnie tutsi (qui compte aujourd’hui pour environ 12 pour cent de la population du Rwanda ). Les tutsis, réputés de lointaine origine nilo-hamitique, donc venus du nord de l’équateur, sont attachés à un mode de vie pastoral. Les Hutus, d’origine bantoue, sont décrits comme des cultivateurs et, quoique largement majoritaires au Rwnada, se sont pliés à la loi des Tutsis pendant des siècles. Un trosième groupe, les Twa, pygmées, guerriers et chasseurs, est peu nombreux. Il va sans dire que ces classifications raciales sont contestées par bien des Rwandais qui les attribuent à la volonté des colonisateurs belges de diviser des peuples, qui vivaient ensemble depuis des millénaires, à des fins politiques.

Depuis la création du Rwanda, en 1959, les rivalités entre Hutus et Tutsis ont été à l’origine de massacres et d’atrocités sans nom. La majorité hutu a ainsi pris le contrôle de l’Etat grâce « aux manœuvres du Gouvernement Belge de l’époque », affirme M. Rukeba. « Aujour’hui, le pays est gouverné selon la loi des pourcentages ethniques. ».

Pour M. Rukeba, il est grand temps de mettre de coté ces vieilles rivalités ethniques et de travailler à la reconciliation nationale. « Le régime de M. Habyarimana est un véritable système d’apartheid, dit-il. La participation des Tutsis à la fonction publique est limitée à environ 5 pour cent par le Gouvernement. Sauf un officier, l’armée est dépourvue de Tutsi et le citoyen rwandais doit porter une carte d’identité sur laquelle l’ethnie est obligatoirement indiquée. Nous nous élevons contre ces cartes d’identité qui servent à la répression.

« Le citoyen tutsi, poursuit M. Rukeba, n’a aucun droit politique, aucune liberté d’expression. Il n’a même pas le droit de lire les journaux publiés par ses compatriotes de l’exil, pas plus qu’il n’a le droit de recevoir des visites de membres de sa famille venant de l’extérieur. Le Gouvernement a dit à maintes reprises qu’il n’y avait pas de place au Rwanda pour ces deux millions de Rwandais en exil ».

Les difficultés du pays ne sont pas sans favoriser la prolongation du problème politique des réfugiés. Le Rwanda est touché par une série de problèmes structurels. Sur le plan du commerce, le pays est tributaire pour ses approvisionnements et ses exportations du Kenya et de la Tanzanie en raison de la situation géographique. Le Rwanda est enclavé à 2200 km de l’Antlantique et à 1200 km de l’océan Indien. Une grande partie de son économie repose sur le café dont les cours mondiaux sont des plus bas. Sans compter la pression démographique de 256,5 habitants par km carré qui en fait une des nations les plus densément peuplées de l’Afrique.

En août 1988, quatorze délégations de réfugiés se sont réunis à Washington. Le rapport de la rencontre faisait état du refus de Gouvernement de Kigali d’engager le dialogue avec les réfugiés. Cependant, Kigali a annoncé la formation pour avril 1990 d’une commission d’étude sur la question des réfugiés. « Le Gouvernement, explique M. Rukeba, se rend compte que cette question est une menace pour lui. Il y a certes de l’espoir mais il ne faut pas trop se leurrer. La manœuvre de Kigali pourrait simplement viser à calmer une opinion internationale de plus en plus sensible au problème. Le Rwanda et l’Ouganda vont négocier en avril le problème des réfugiés qui souhaitent aller visiter leurs familles ou chercher asile ailleur ou encore rester dans des camps de réfugiés. Depuis 1959, la majorité des réfugiés rwandais vivent encore dans des camps de réfugiés. Pour nous, toute ratification des résolutions de la commission d’étude Ougando-rwandaise est nulle s’il n’y a pas participation des réfugiés, les premiers concernés, aux négociations ».

M. Rukeba rappelle notamment que le Gouvernement rwandais avait accepté en février 1962, lors d’une commission de réconciliation mise sur pied par l’ONU, de rapatrier les réfugiés. Trente ans après, c’est encore l’exil. Les solutions proposées au problème des réfugiés sont jugées inacceptables par l’opposition en exil. Kigali prône en effet le rapatriement individuel sur demande ( qui peut être accepté ou refusé ), l’intégration dans le pays d’asile et l’octroi du droit de visite. Les réfugiés eux aspirent à retrouver l’unité par la concorde nationale en mettant « fin à l’équilibrisme ethnique et régional dans les écoles et les divers services publics et privés afin que les citoyens soient considérés uniquement sur la base de leurs droits, libertés et compétences et non sur la base de leur appartenance ethnique et régionale ». Autrement dit, les réfugiés réclament leur patrie et « le droit d’y revenir et de jouir de tous les droits de citoyenneté sans aucune distinction ».